Partager l'article ! Marie-Christine Cavenelle: Je suis agoraphobe, l'écriture est un refuge très solitaire, un ermitage, en quelque sorte.: Marie-Christine Cavenel ...
Marie-Christine Cavenelle enseigne en lycée professionnel. Elle anime depuis de nombreuses années des ateliers d'écriture dont
« une aventure épistolaire » a été publiée dans Les Inrockuptibles (numéro 68 “Spécial Manchette"). Parution d'articles dans la revue Lire au Lycée Professionnel du CRDP de Grenoble. Elle cultive
l'art de vivre sur le Causse en Dordogne, ce qui, somme toute, est assez chronophage. « Miroir sans tain » est son premier roman.
Voilà ce qu'on peut lire en guise de bio sur le site des Editions du Pierregord qui la publie cete année. mais voilà qui ne nous donne pas une image précise de Marie-Christine. Tiens, pour la petite histoire, savez-vous quelle fut ma première vision de l'auteur ? Une dame vêtue de cuir, casque de moto au bras arrivant très posément, un sourire aux lèvres en retard à la réunion où nous étions conviés.
Une image qui lui colle à la peau et qui reflète toute sa personnalité : moderne, jeune, et... sans chichi... comme son écriture. Du coup, je n'ai pu m'empêcher de lui demander un interview... Ben oui, que voulez-vous... Après avoir lu son livre, c'était la moindre des choses...
Alors, Marie-Christine, depuis quand écris-tu ? Un déclencheur ?
Enfant, j'ai le souvenir que je vivais essentiellement dans ma tête. A 7 ans, je me suis
lancée... avec colle, crayons de couleurs, carton pour la
couverture et « bolduc » pour tenir les pages... « Titi chez les faux-monnayeurs » (un roman dont mon père était très fier) directement inspiré par Alice, pour le même titre.
J'aimais surtout l'illustrer... pour faire durer le plaisir... Je souris d'aise encore à l'idée du plaisir ressenti... J'étais le personnage principal et dans les mauvaises passes du scénar... je
cauchemardais toute la nuit ! J'ai toujours écrit, en fait, mais je n'avais jamais envisagé d'être publiée... comme une addictive des mots... un rien maso dans les affres de la page blanche
et rayonnante quand la page me plaisait. Et puis, du fait de mon métier, j'ai surtout fait écrire l'autre... Des ateliers d'écriture chronophages... Une grande satisfaction mais qui,
curieusement, limitait mon désir personnel de noircir des pages.
Le déclencheur n'est pas très romanesque. Une grande peur, de celles qui n'ont pas de mots, justement... J'ai pensé (à juste titre) qu'une sale maladie pouvait bien m'embarquer plus tôt que je le pensais.... Saint Pierre m'a tirée par les pieds, avec sa fichue question : « Qu'as-tu fait de ton talent, ma belle? ».... Supplique à la camarde (à suivre) pour qu'elle me laisse juste quelques mois, le temps d'écrire un roman. Ne vas surtout pas croire qu'il s'agissait pour moi d'une thérapie. NON. J'étais au pied du mur... Je ne pouvais plus reculer ! L'histoire s'est imposée d'elle-même... je lui ai fait confiance... L'émotion a fait le reste. En fait, je ne songeais toujours pas à une publication. Je voulais juste laisser à mes mômes, le contenu de la tête de leur mère, sans soucis littéraire, avec comme seule exigence, celle d'une sincérité (purement intuitive) derrière chaque mot. C'est comme ça qu'il m'a fallu écrire, en laissant une place au lecteur, pour la première fois. Je me suis prise au jeu... J'ai fait lire. J'ai découvert le plaisir, narcissique sans doute, d'être lu et le manuscrit est parti chez un éditeur... Depuis j'écris tous les jours, avec le seul désir d'être lue par un « autre ».
Pourquoi écris-tu ?
Je suis très naturelle, alors comme Dame Nature, j'ai peur du vide. Il me semble que les mots donnent du corps... mais je ne
sais pas analyser cette impression... J'abandonne volontiers cette métaphore aux psy...
Je suis agoraphobe, l'écriture est un refuge très solitaire, un ermitage, en quelque sorte.
J'aime les gens (je ne m'explique pas mes contradictions, elles sont nombreuses, je les consigne)... En écrivant j'ai l'impression de les aimer davantage encore, à leur insu, qui plus est... Un vrai plaisir.
Je n' ai pas vraiment l'impression d'écrire... c'est un peu difficile à expliquer... L'histoire s'impose sans que je ne puisse la contrarier... J'ai l'impression d'être un greffier qui relit sans cesse la déposition qu'il tape... Mais un greffier, qui par bonheur, rêve d'être musicien... un greffier mélomane... qui entend la musique dans sa relecture et supprime les fausses notes sans se faire surprendre de son initiative... D'ailleurs, les lecteurs de mes amis me confient qu'ils entendent ma voix quand ils me lisent, ce qui me fait plaisir.
Un lecteur m'a dit que mon écriture est « jouissive ». J'étais ravie. Je crois, surtout, que j'écris parce que j'y prends du plaisir !... Oui, en fait.... c'est la seule raison !
Tu me définis ton style ?
Spontanément (mais en rougissant) je dirais « musical » et « sensuel »... en entendant la voix de mon fils qui (s'il était là) ajouterait : « Trop de digressions, maman! »
Mes lecteurs s'y sont lancés eux aussi...... Ma chirurgienne le qualifie de « virevoltant » (joli!) ce qui l'a gênée au début, m'a-t-elle dit... Et puis, elle s'est prise au jeu et m'a suivie avec délectation dans mes sursauts constants... Une jeune fille l'a trouvé « borderline », sa grand-mère, au contraire, l'a trouvé très « frais »... Et j'ai la prétention de croire qu'il est très personnel, sincérité oblige (parole de greffier) !
Donne-moi ta définition de l'écriture...
Tant de vaines paroles... mais c'est si bon dans « l'ici » et le « maintenant »...
L'écriture, c'est du boulot... et le dire devient faire... Il faut tordre la phrase... Il faut choisir de dire ou choisir de taire... Il faut faire vibrer les silences...
L'écriture, c'est du temps... Des mois parfois pour moi... pour comprendre qu'une scène qu'on croyait
essentielle... doit être murmurée juste en quelques lignes... Je pense en le disant à la scène au
crématoire... dans « Miroir sans tain ». Je trouvais mon écriture pathétique et je déteste le pathétique et le pathos (que j'ai tendance à placer sur la même étagère). Et bien, (ça semble
ridicule) , mais j'ai enfin compris que tout était dit... en écrivant : « C'est dur, une crémation »... Pas très glorieux, comme résultat... mais il m'a fallu des semaines à
ressasser cette crémation pour en arriver à cette simplicité là ! Et à admettre, que je n'avais rien de plus à en dire... L'égo en prend un coup, mais il faut obéir...
Pour écrire, il ne faut pas « se payer de mots », je crois... Il faut s'auto-censurer en permanence quand on veut faire « style » et accepter le mot qui s'impose, pour être bien sincère !
L'écriture, c'est un parcours du combattant... mais les matins où « ça » veut venir, c'est un régal !
On aborde ton rapport au lecteur ? T'est-il facile de te faire lire ?
Oui... d'une façon même un peu fébrile qui mériterait peut-être de s'inquiéter d'ailleurs. Mais uniquement quand un chapitre est terminé. Quand je comprends que je viens (enfin le greffier) d'inscrire le point final d'un chapitre... J'envoie immédiatement aux copines (qui sont patientes, ma foi).
Le lecteur d'un livre édité... ça m'a fait très peur. « Miroir sans tain » est sorti en janvier et je viens à peine de m'en remettre. Mais maintenant que j'ai des retours (quels qu'ils soient), j'ai compris que ce roman ne m'appartient pas et c'est très agréable de « poser la valise ». C'est très agréable aussi de comprendre (de l'autre côté de la barrière) combien un lecteur s'approprie ce qu'il lit... Des réactions inattendues.... J'aime ça !
Écris-tu pour toi ? Pour les autres ?
J'écris pour le plaisir, avant tout. Mais je n'écris plus que pour un autre. Je suis même étonnée d'avoir pu écrire autrement... Un peu comme l'adepte de l'onanisme qui découvre un matin, les joies de rencontrer un partenaire ! Écrire pour un autre, c'est, tout simplement, ménager dans ce qui se dit une place pour le lecteur, un temps, une respiration, un rythme, un minimum de cohérence... prendre et donner du plaisir, en partage ! Vaste programme !
Tes personnages, à présent... J'ai tellement l'impression que l'héroïne te ressemble... Comment les crées-tu ?
Ça reste un peu un mystère pour moi. L'histoire, avec ses personnages, s'impose.... C'est comme ça et je ne me l'explique qu'en me relisant, bien plus
tard...... Je dois être une affabulatrice ! Dans « Miroir sans tain », le « je » de la narratrice m'a souvent perturbée.
Certes son quotidien, son mode de vie est très proche du mien. Mais quand même, son histoire est une pure fiction ! Oui, perturbant... Je ne trouve rien d'autre à dire. Le premier roman est
autobiographique, dit-on... Alors, « Miroir sans tain » est quand même, pour être bien sincère, un hommage à tous ceux que j'ai aimés... Mais même s'ils se reconnaissent un peu, les
personnages n'en restent pas moins romanesques.
Grâce à Dieu, le second roman ne peut être autobiographique, dit-on... J'étais bien satisfaite de le vérifier... Dans « La vie de Sacha », manuscrit que je viens de terminer... J'ai aimé le personnage (être dans la peau d'un homme, quel plaisir) et il m'a surpris (souvent) mais jamais perturbé.... La troisième personne est plus facile à manier pour moi que la première, je pense. Je m'en souviendrai.
Donc, mes personnages évoluent tous seuls, par devers moi... que l'on me croit ou non. Je n'y peux rien... Dans le roman que je viens d'achever, il me fallait rester crédible... L'histoire se déroule sur un siècle... donc, au bout d'un moment, j 'ai construit des arbres généalogiques... et j'étais épatée quand je découvrais l'âge de certains personnages... Je me surprenais à dire « Dieu, que le temps passe vite ».... rigolo, non ?
Facile ou compliqué de les abandonner à la fin du livre ?
Abandonner Agathe, dans « Miroir sans tain » a été très facile. Je la sentais entre de bonnes mains...
Abandonner Sacha... Une autre paire de manche... 3 années d'écriture.... On s'attache !
Et le fameux point final ?
Oui, très facile de l'inscrire. J'aime que tout ait une fin. Et puis, je ne suis pas une forcenée du boulot.... Et puis, j'aime passer à autre chose ! Enfin quoi, ça s'arrose.
Tes sources d'inspirations ?
Je passe ma vie à regarder, à écouter... Tout ce qui m'entoure, je crois. Et puis, l'émotion fait le reste. Je lui fais confiance... Je suis à fleur de peau... J'ai enfin trouvé, en écrivant, comment sublimer ça... c'est une grande découverte, pour moi ! On me dit que j'ai un vrai talent pour les portraits... Parole de journaliste... Les lecteurs me diront si c'est vrai ! Oui, la nature humaine est une source intarissable d'inspiration, non ?
Comment écris-tu ?
J'écris souvent je crois. Dans ma tête. Au volant de ma voiture. En caressant mon chien. Au dictaphone (dans les bois)... J'appelle ça me rendre au « gueuloir ».... C'est Flaubert, je crois, qui l'appelait comme ça... Je lui ai juste emprunté l'expression !
Mais sinon, j'écris à l'ordinateur, toujours. J'adore le bruit du clavier. Je déteste relire mon écriture. L'écran me donne la très agréable impression de lire « un autre ».
Non pas de cadre, pas de plan... L'histoire s'impose d'elle-même... au risque de me répéter (et ça m'épate vraiment).... après je la peaufine... c'est parfois très agaçant car la scène suivante me dérange en plein travail... Étonnant, mes deux romans comptent chacun 12 chapitres... J'en accuse mon horloge biologique... et refuse de m'en inquiéter ! Un bon chiffre ?
Sans doute, Marie-Christine... Enfi, peut-être...
A présent, comment conclure ? Tu m'as dit tant de choses...
Une seule solution, un extrait afin d'un peu mieux présenter son roman... histoire d'illustrer son approche de l'écriture... Jugez plutôt...
"J'ai dévalé la dune à mon tour. J'ai entendu les recommandations de Jean « Attention aux pieds » mais je n'en ai pas tenu compte. Arrivée au bord de l'eau, je me suis retournée. Le vent s'était calmé. Jean nous a rejoint à son rythme de sénateur. Sur le sable mouillé, j'ai montré, d'un signe de tête interrogateur, l'enveloppe à Jean. Il m'a demandé s'il pouvait choisir la vague. J'ai acquiescé d'un sourire. La 7ème. « Maintenant », a-t-il crié, en la voyant approcher. Son cri manquait de solennité. C'était bien! J'ai jeté les cendres, englouties sans attendre par l'écume. Vrombissement du ressac. Nos deux regards mouillés. L'étonnement de Chien qui ne voyait rien à ramener. Nous avons reculé vers le sable sec. Nous nous sommes déshabillés. « A l'eau ? A l'eau! » Jean a hurlé « Plongez, maintenant » Vivifiant l'océan! Une fois passée la barre, je me suis sentie moins malmenée. J'obéissais. « Attention, plongez!» Bercée entre deux vagues. Un pincement au coeur, quand le mur d'eau arrivait. « Plongez! » Le bruit assourdi de l'eau dans mes oreilles. La force de la vague masse le ventre et tire vers le large. Puis la tête hors de l'eau. Les cheveux dans les yeux. Une grande goulée d'air. Une grande goulée d'eau. Les remous qui giflent au passage. Nous nous sommes laissés ramener sur le bord. Etendus sur le sable, les bras en croix, essoufflés... Bien content de me voir de retour, Chien m'a léché le ventre, à grands coups de langue. « Je te salue, vieil océan »
Quand Jean me réveilla, il attira mon attention sur mes coups de soleil. Pile poil, la cuisson du homard. La soirée serait chaude. Je sentis des picotements prometteurs à l'intérieur des chevilles, sur les cuisses et le ventre. Je pestai de ne pas avoir fait suivre l'huile de Millepertuis. Il rit et me promit une bonne couche de Biafine. « J'en ai toujours dans la boîte à gants. Les peaux claires, les premiers soleils, ça ne pardonne pas... » Je sortis mon paréo de ma besace. Le sel et le sable me piquaient les seins. Les épaules avaient souffert aussi. Une belle corvée la plage! Je coinçai mes vêtements sous mon bras, ajustai mes lunettes et rabattis Jean et Chien, vers le 4x4.
Jean semblait hésiter à tourner la clé de contact. L'état de la piste ne se prêtait guère aux confidences du conducteur. Ni à l'écoute d'ailleurs du passager, ballotté dans tous les sens. Nous avons claqué les portières. Chien tirait la langue, couché sur le siège arrière. J'ai demandé, pour la forme, s'il devait en descendre. Jean a répondu que c'était la place des chiens. Il affectait de replacer avec minutie les rétroviseurs... Je l'aidai.
– Vous me disiez, Jean ?
– Rien, Agathe, je n'ai rien dit... Je me demande quand même, interrompez-moi si vous me jugez indiscret... Chris était seule durant toutes ces années ? 2, c'est peu, non, pour célébrer son départ ? Ne me répondez pas Agathe si cela doit raviver la douleur...
Sa compassion semblait sincère, teintée de culpabilité, je crois. Je me confiai sans attendre. Jean était devenu mon ami. Le bain de mer avait emporté toutes mes réticences, toutes mes résistances. Il pouvait bien toujours me donner du « madame De »... Il m'agacerait mais serait mon ami... Je le rassurai. Ma mère était très entourée. Je lui détaillai le programme des fêtes, étalées sur 6 mois. Ma mère était toquée. Je l'épargnai, lui évitai les détails d'une « névrose de l'abandon ». Le fantôme de Chris me rendait mon enfance et libérait mon âme.
Jean tourna la clé. Il semblait soulagé. Il raconta ses souvenirs, sans discontinuer, braquant à droite, évitant un trou à gauche. Les muscles de ses bras, criblés de tâches de vieillesse et couverts de poils blonds, décolorés par le soleil, étaient tendus. Il tenait solidement le volant. « Il ne faut pas freiner! » dit-il en riant, quand il me vit le regard fixé sur la piste, les mains accrochées où je pouvais...
Il avait rencontré Chris en Mars 68, au lycée Clémenceau. Un lycée de banlieue où il récupérait sa petite soeur (une demi soeur en fait), le vendredi soir, pour la conduire chez son père. La soeur passait le bac. Le lycée était en briquettes rouges, de la couleur de la banlieue en question. Un quartier peu fréquentable, mais la mère de la petite filait le parfait amour avec un ouvrier... ça se faisait à l'époque! Jean affirma qu'il plaisantait, devant mon air offusqué. Je n'en suis pas si sûre que ça. Chris, en bonne révolutionnaire du mouvement de mars, distribuait des tracts aux lycéens, à la sortie du lycée. Les lycéens les jetaient sans les lire. Ils ne semblaient pas convaincus. 2 mois plus tard, ils seraient tous dans la rue, sa petite soeur en tête... Elle avait même hissé le drapeau noir sur le toit du bahut, qui était fort haut... Enfin, Jean, lui, était tombé raide dingue de ma mère. Elle était étudiante, à la Sorbonne... comme lui! Ils ne s'étaient jamais rencontrés, à la fac. Jean avait été expédié à Paris par Madame sa Mère pour y étudier les belles lettres. Il préférait les fêtes aux amphithéâtres! Ma mère ne les fréquentait pas beaucoup non plus! Elle courait les meetings, les sittings, apprenant le combat de rue. Avec elle, les pavés n'auraient qu'à bien se tenir, au mois de mai suivant. Jean ne faisait pas de politique. Il avait un très bel appart. Elle aimait s'y reposer. Elle lui trouvait la tête de Jim Morrison, à l'époque. « Juste le look! » me rassura Jean. Il n'était en rien un poète rebelle. Juste un petit bourgeois, un rien nihiliste, flanqué de la tête du chanteur des Doors, d'après Chris. C'était tout."
Vous pouvez retrouver Marie-Christine sur facebook link
Christine Brunet
www.christine-brunet.com
www.aloys.me
www.passion-creatrice.com
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